
Il y a des moments qui ne paient pas de mine.
Pas de grande révélation.
Pas de discours.
Pas de scène marquante.
Juste quelques secondes, dans une journée ordinaire.
J’étais devant un opticien, à attendre l’ouverture.
Rien de particulier.
Et puis un jeune homme, inconnu, s’est arrêté et m’a dit simplement :
« Vous êtes bien habillée, madame. Vous êtes très élégante. »
Surprise.
Pas envahie.
Pas mal à l’aise.
Juste surprise.
Agréablement.
J’ai répondu :
« Merci, c’est très gentil. »
Et tout s’est arrêté là.
Pas de suite.
Pas d’insistance.
Pas de malaise.
Juste un échange bref, respectueux, sans attente.
Ce qui m’a frappée, ce n’est pas tant le compliment en lui-même.
C’est ce qu’il a touché en moi.
Il m’a fait du bien.
Simplement.
Sincèrement.
Recevoir ce genre de mots, surtout quand on est en pleine reconstruction, ça compte.
Ça ne nourrit pas l’orgueil.
Ça ne gonfle pas l’ego.
Ça ne crée pas de fausse assurance.
Mais ça réchauffe.
Ça confirme, doucement, que quelque chose se remet en place.
Et c’est encore plus frappant quand ça vient d’un parfait inconnu.
Quelqu’un qui ne me connaît ni d’Adam ni d’Ève.
Qui ne sait rien de mon histoire, de mes combats, de mes failles.
Quelqu’un qui ne projette rien, qui n’attend rien, qui ne prend rien.
Il fut un temps où j’aurais minimisé.
Où j’aurais détourné.
Où j’aurais répondu trop vite, trop froidement, avec ce réflexe appris :
se faire petite, ne pas attirer l’attention, se protéger avant même qu’il n’y ait un danger.
Cette fois, non.
J’ai accueilli.
Sans me justifier.
Sans me méfier.
Sans me sentir menacée.
Et c’est là que j’ai compris quelque chose d’essentiel :
ce moment parlait moins de lui… que de moi.
De ce que je commence à dégager.
De ce que je commence à incarner.
De cette manière nouvelle d’être visible sans être vulnérable,
regardée sans être réduite,
reconnue sans être prise.
Ce n’est pas une validation extérieure que je cherche.
Ce n’est pas une preuve.
C’est un reflet.
Un reflet discret, presque banal, qui me dit que quelque chose a changé dans mon rapport à moi-même.
Dans ma posture.
Dans ma manière d’habiter mon corps, mon espace, mon existence.
Et puis il y a cette ironie douce :
recevoir ce compliment devant un opticien.
Comme si le regard se réajustait.
Le mien d’abord.
Celui des autres ensuite.
Je ne fais pas de ce moment un symbole démesuré.
Je ne lui donne pas plus de poids qu’il n’en a.
Mais je le garde.
Comme un petit caillou blanc sur le chemin.
Pas pour m’y accrocher.
Juste pour me souvenir que j’avance.
Parfois, la reconstruction ne crie pas.
Elle murmure.
Et parfois, elle passe par une phrase simple, dite au bon moment,
à quelqu’un qui commence enfin à se voir autrement.
Je n’ai pas besoin d’être regardée pour exister.
Mais aujourd’hui, quand un regard est juste, simple, sans attente,
je sais le recevoir sans me perdre.
Ce compliment ne m’a pas construite.
Il a simplement confirmé que je suis en train de le faire moi-même.
Et c’est peut-être ça, finalement, le vrai signe que je vais mieux :
ne plus fuir le regard,
ne plus m’y dissoudre,
juste l’accueillir…
et continuer d’avancer.
Élyra Solän.
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