
Il y a des rendez-vous que l’on redoute autant qu’on les attend.
Mon premier rendez-vous chez la psychologue faisait partie de ceux-là.
Avant d’y aller, j’étais bouleversée.
Très stressée.
Le ventre noué.
Les mains tremblantes.
Les jambes aussi.
Et pourtant, au milieu de tout ça, il y avait aussi autre chose : de l’impatience.
Une forme de hâte.
Presque de l’excitation.
Parce que je savais qu’en y allant, je mettais le pied dans l’engrenage.
Et qu’une fois le pied dedans, une fois la machine lancée, cela ne pouvait aller que dans un sens : celui d’un mieux possible.
C’était une sensation étrange.
Un mélange de peur, de stress, d’appréhension, de sérénité aussi, et malgré tout, d’espoir.
Comme si une partie de moi savait que j’allais vers quelque chose d’important.
Je n’y suis pas allée seule.
Ma maman m’a accompagnée.
Elle m’a attendue dans la salle d’attente.
Et rien que ça, ça m’a fait du bien.
Sa présence m’a apporté du réconfort, du courage, de la sécurité.
Je me suis dit que si je ressortais complètement en vrac, elle serait là.
Pas pour faire à ma place.
Pas pour parler à ma place.
Mais pour m’épauler un peu.
Et dans certains moments, c’est déjà immense.
Dans la salle d’attente, j’appréhendais énormément.
Je regardais les murs.
J’essayais de me contenir alors que mon corps, lui, disait déjà tout : les mains qui tremblent, les jambes aussi, cette tension intérieure qui rappelle qu’on ne va pas vers un rendez-vous banal.
Puis je l’ai vue.
Ma première impression a été presque inattendue :
elle est rigolote.
Un peu décalée.
Avec une voix très douce, un regard très doux.
Pas quelqu’un d’extravagant, pas quelqu’un d’effacé non plus.
Quelqu’un qui a conscience d’elle-même et de la place qu’elle occupe.
J’ai tout de suite aimé son énergie.
Sa manière de me recevoir a été très douce.
Elle m’a mise en confiance presque immédiatement.
Je lui ai donné ce que j’avais écrit.
Je lui ai dit que c’était plus facile pour moi à l’écrit qu’à l’oral.
Que j’avais déjà posé les choses sur le papier, parce que parfois écrire permet de dire ce que la voix n’arrive pas encore à porter.
Alors elle a lu.
Et pendant qu’elle lisait, je la regardais.
Je voyais ses sourcils se hausser, ses yeux s’écarquiller parfois, sa tête bouger doucement.
Et quand elle a terminé, elle a eu besoin de souffler.
Puis elle m’a regardée et elle m’a dit, en substance, que oui, effectivement, j’avais trop longtemps porté seule tout ce que j’avais porté.
Qu’il était temps.
Qu’il était bien que j’aie pris la décision de prendre ma vie en main et de demander de l’aide, au lieu de continuer à porter tout cela seule.
Et je crois que ce moment m’a profondément marquée.
Parce que j’ai eu la sensation qu’elle n’avait pas lu mes mots de manière distante.
J’ai senti qu’elle avait reçu ce que j’avais écrit pour ce que c’était vraiment : le poids d’une vie portée seule pendant trop longtemps.
Parler n’est pas venu tout de suite.
Il a fallu qu’elle lise d’abord.
Comme si mes mots écrits devaient ouvrir le chemin avant que ma voix puisse suivre.
On a parlé de beaucoup de choses.
De ce que j’ai vécu adolescente.
De mon rapport à mon père.
Un peu de mon rapport à ma mère.
De mes enfants.
De la relation avec le père de mes enfants.
De l’état actuel de la relation avec ma sœur et mon beau-frère.
Je lui ai expliqué qu’aujourd’hui, avec eux, je ne gardais plus que des liens contractuels liés au logement, puisqu’ils sont mes propriétaires.
En dehors de cela, je ne veux plus les voir, ni en entendre parler.
Je n’empêcherai jamais mes enfants de voir leur oncle et leur tante, parce que cela reste leur oncle et leur tante.
Mais moi, j’ai atteint une limite.
Quand je lui ai expliqué ce qui m’avait été dit, à quel point ma santé avait été balayée d’un revers de main, elle m’a redit qu’il était essentiel que je vienne rapidement.
Elle aurait aimé me revoir avant, le prochain rendez-vous, fixé au 4 mai, trouvant qu’il était loin.
La psychologue elle-même aurait voulu me revoir plus tôt.
Mais le cadre est ce qu’il est, et moi je ne peux venir que le lundi matin.
Alors elle m’a dit que si un créneau se libérait, elle me prioriserait.
Et là encore, ça a compté.
Parce que cela voulait dire qu’elle avait entendu l’urgence, même à l’intérieur des contraintes.
On a aussi parlé de mon écriture.
Je lui ai dit que j’écrivais beaucoup.
Elle m’a répondu que c’était très sain, qu’il fallait surtout que je continue et que je garde tous mes écrits.
J’ai senti qu’elle était en phase.
Très empathique.
Très douce.
Ma mère l’a d’ailleurs ressentie comme moi : très gentille, très douce.
Mais surtout, j’ai senti qu’elle me voyait, moi.
Pas seulement ce que j’ai vécu.
Pas seulement ma douleur.
Pas seulement mes traumatismes.
Moi.
Et ça, c’est rare.
On a aussi parlé de mon viol.
Elle a posé des mots très clairs.
Elle m’a dit que ce n’était pas “juste” une agression sexuelle, mais un viol.
Un viol manifeste.
Et cela aussi, ça a compté.
Parce qu’il y a des réalités que l’on porte pendant des années avec des mots flous, atténués, presque supportables parce qu’ils disent moins fort la violence réelle de ce qui s’est passé.
On a parlé du fait que je me sois dissociée de mon corps.
Du fait que j’ai découvert très tard le consentement et le plaisir.
Du fait qu’aujourd’hui encore, je ne me supporte pas, que je ne supporte pas mon reflet, que je n’ai ni estime de moi ni confiance en moi.
Elle a bien vu à quel point tout cela me pesait.
Quand je suis sortie du rendez-vous, je ne me suis pas sentie plus légère.
Mais je me suis sentie un peu apaisée.
Secouée, oui.
Un peu calme aussi.
Comme si quelque chose avait enfin commencé à bouger.
Et en rentrant, j’ai senti que j’avais besoin d’extérioriser.
J’ai pleuré.
Pas forcément parce que tout s’effondrait, mais parce qu’il fallait que ça sorte.
Je crois que parfois, pleurer après avoir enfin poussé la bonne porte, ce n’est pas reculer.
C’est commencer à desserrer ce qui était resté trop longtemps comprimé.
Si j’écris cet article aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour raconter mon premier rendez-vous.
C’est aussi pour dire quelque chose d’important à celles et ceux qui lisent ces lignes.
Quand on sent qu’on n’arrive plus à porter seul ce qu’on vit, il ne faut pas attendre davantage.
Quand on sent que l’on est submergé.
Quand on sent que l’on sature.
Quand on sent que quelque chose en nous est en train de vaciller.
Il faut pousser la bonne porte.
Et il faut le faire au moment où le déclic arrive.
Au moment où le courage est là.
Au moment où l’envie de s’en sortir prend, même timidement, le dessus sur le reste.
Parce que ce courage-là est précieux.
Et parce qu’il peut sauver bien plus que l’on imagine.
Moi, si j’ai franchi ce cap, c’est aussi parce que dernièrement, j’ai eu des pensées noires qui m’ont fait peur.
Des pensées qui m’ont alertée.
Qui m’ont fait comprendre qu’il fallait agir maintenant.
Pas demain.
Pas “quand ça ira un peu moins mal”.
Maintenant.
Et je crois qu’il faut le dire clairement :
attendre n’aide pas toujours.
Parfois, attendre aggrave.
Parfois, attendre use les dernières forces qu’il nous reste.
Demander de l’aide n’est pas une faiblesse.
C’est parfois l’acte le plus courageux que l’on puisse poser.
Je ne sais pas encore tout ce que ce suivi viendra remuer, révéler ou transformer.
Mais je sais une chose :
J’ai poussé la bonne porte.
Et même si cela remue, même si cela secoue, je sais aujourd’hui que je n’ai plus à porter seule ce qui m’écrase.
Et parfois, c’est déjà le début de quelque chose de plus grand que soi :
le début d’une sortie possible.
Élyra Solän
Laisser un commentaire